
En 1978, une poignĂ©e dâĂ©tudiants en sciences politiques kurdes se sont rĂ©unis dans un village obscur du sud-est de la Turquie, fondant ensemble un parti militant marxiste-lĂ©niniste. Un demi-siĂšcle plus tard, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) et ses affiliĂ©s ont contrĂŽlĂ© un territoire allant des montagnes reculĂ©es du Zagros en Iran, Ă travers le dĂ©sert irakien jusquâĂ lâancienne capitale syrienne de DAECH / ISIS, Raqqa. Les affiliĂ©s du PKK ont gagnĂ© une influence et une sympathie mondiales grĂące Ă leur lutte cĂ©lĂšbre, dirigĂ©e par des femmes, contre DAECH / ISIS, mĂȘme si le PKK lui-mĂȘme reste une organisation terroriste rĂ©pertoriĂ©e en raison de son conflit en cours avec la Turquie â elle-mĂȘme un alliĂ© clĂ© de lâOTAN.
La direction supĂ©rieure du PKK sâest rĂ©cemment rĂ©unie dans les rĂ©seaux de grottes oĂč elle se protĂšge des incessantes frappes aĂ©riennes turques, et lors dâune confĂ©rence au ton sombre, a proposĂ© de mettre fin au
conflit qui a coûté 40 000 vies, selon les rapports .
La plupart des morts Ă©taient des civils kurdes tuĂ©s par la brutale contre-insurrection turque, un fait souvent nĂ©gligĂ© lorsque ce sinistre statistique est Ă©voquĂ©. Et, certainement, la technologie des drones dâAnkara et son pouvoir gĂ©opolitique croissant ont fait pencher la balance contre le PKK, les dirigeants exilĂ©s et assiĂ©gĂ©s du groupe ne nĂ©gociant guĂšre depuis une position de force.
Cependant, les rumeurs sur la disparition du PKK sont souvent grandement exagĂ©rĂ©es. Le mouvement rĂ©volutionnaire kurde sophistiquĂ© et tentaculaire est une hydre Ă plusieurs tĂȘtes, et un recul pour les forces de guĂ©rilla stationnĂ©es dans les montagnes irakiennes pourrait bien sâaccompagner de gains ailleurs dans les rĂ©gions Ă majoritĂ© kurde en Turquie, en Syrie et en Iran. Que le PKK abandonne en rĂ©alitĂ© les armes reste une question ouverte. Quoi quâil arrive ensuite, l
e Kurdistan demeure un champ de bataille gĂ©opolitique crucial, et le mouvement du PKK continuera de jouer un rĂŽle essentiel dans un conflit sâĂ©tendant de Gaza Ă TĂ©hĂ©ran et au-delĂ .
« Les rumeurs sur la disparition du PKK sont souvent grandement exagérées. »
Il est difficile de concilier les images familiĂšres de stations balnĂ©aires mĂ©diterranĂ©ennes Ă©tincelantes â avec leurs rangĂ©es de « dents turques » tout aussi brillantes â avec la guerre de guĂ©rilla sauvage Ă lâextrĂ©mitĂ© de lâAnatolie. Mais la violence est trĂšs rĂ©elle. LâOccident choisit de voir la Turquie comme une dĂ©mocratie parlementaire fonctionnelle mais imparfaite. Mais avec des dizaines de milliers de politiciens, dĂ©putĂ©s, maires et activistes kurdes dĂ©tenus ces derniĂšres annĂ©es, cette dĂ©finition semble ĂȘtre une faible excuse pour Ă©viter de provoquer un alliĂ© profondĂ©ment autoritaire.
Quant au PKK lui-mĂȘme, le groupe est souvent dĂ©peint comme un retour anachronique Ă une Ă©poque disparue de lutte anti-coloniale, commençant son combat pour un Ătat kurde indĂ©pendant et socialiste « tard » dans le 20Ăšme siĂšcle. Pourtant, le groupe a Ă©voluĂ© avec son temps. Les annĂ©es 90 ont Ă©tĂ© une pĂ©riode de profonde crise, alors que le parti faisait face Ă lâeffondrement de lâURSS en tant que sponsor potentiel des aspirations nationales kurdes. La dĂ©lĂ©gitimation idĂ©ologique plus large du communisme nâa pas non plus aidĂ©. Ces dĂ©fis existentiels ont Ă©tĂ© aggravĂ©s par la capture en 1999 de la figure politique et intellectuelle du PKK, Abdullah Ăcalan, qui est restĂ© dĂ©tenu depuis lors sur lâĂźle-prison dâImrali, oĂč son isolement presque total inspire des comparaisons frĂ©quentes avec Nelson Mandela.
RĂ©agissant Ă ces dĂ©veloppements, Ăcalan en est venu Ă considĂ©rer les Ătats-nations communistes et capitalistes comme intrinsĂšquement rĂ©pressifs â un message rĂ©itĂ©rĂ© par des banderoles ornant la confĂ©rence souterraine de dĂ©sarmement du PKK. Au lieu de cela,
Ăcalan plaide dĂ©sormais pour une fĂ©dĂ©ration dĂ©centralisĂ©e basĂ©e sur la gouvernance municipale, la reprĂ©sentation des minoritĂ©s, lâautonomie des femmes et lâĂ©cologie. Ce dĂ©part inattendu de lâorthodoxie communiste et nationaliste a presque dĂ©chirĂ© son parti. Pendant une pĂ©riode de rĂ©forme allant de 1999 Ă 2003, le PKK a briĂšvement changĂ© de nom, a cherchĂ© Ă se rĂ©organiser en une fĂ©dĂ©ration civile et politique dĂ©sarmĂ©e, et a engagĂ© des nĂ©gociations secrĂštes avec Ankara. Aucune de ces Ă©tapes nâa provoquĂ© lâeffondrement du PKK, et en effet, elles sont effectivement rĂ©pĂ©tĂ©es dans cette derniĂšre dĂ©tente.
En effet, ces bouleversements internes ont aidé le PKK à retrouver sa force, diversifiant ses tactiques et construisant un soutien de plus en plus large dans la société civile kurde.
Les partis sympathiques Ă la vision dâĂcalan ont rĂ©alisĂ© des gains sans prĂ©cĂ©dent au parlement turc, parallĂšlement Ă de nouvelles nĂ©gociations de paix entre la Turquie et le PKK. En mĂȘme temps, le mouvement rĂ©volutionnaire kurde a acquis une renommĂ©e mondiale. LâISIS balayait lâIrak et la Syrie, et seul le PKK se tenait sur leur chemin, repoussant le gĂ©nocide jihadiste des YĂ©zidis et menant des milliers de membres de la minoritĂ© religieuse kurde vers la sĂ©curitĂ© â tout cela dans une coordination inattendue sur le champ de bataille avec les Ătats-Unis. Les affiliĂ©s syriens du PKK sont allĂ©s encore plus loin, remportant le soutien dâune « Coalition mondiale dirigĂ©e par les Ătats-Unis pour vaincre lâISIS », alors que ses unitĂ©s kurdes entiĂšrement fĂ©minines ont dirigĂ© une campagne rĂ©ussie de plusieurs annĂ©es pour Ă©radiquer le califat.
Des millions de personnes vivent dĂ©sormais sous un rĂ©gime inspirĂ© par le PKK dans et autour du Kurdistan syrien, protĂ©gĂ© par la prĂ©sence de troupes amĂ©ricaines. Des dizaines de milliers de femmes ont pris les armes et beaucoup dâautres ont rejoint une rĂ©volution de la sociĂ©tĂ© civile, alors que les Kurdes cĂ©lĂ©braient des libertĂ©s sans prĂ©cĂ©dent et que les communautĂ©s locales exploraient lâautonomie au milieu du chaos de la guerre civile syrienne. Ăcalan a dĂ» se frotter les yeux en voyant sa vision utopique prendre forme dans une zone croissante dâinfluence du PKK atteignant presque la MĂ©diterranĂ©e.
Presque, mais pas tout Ă fait. Alors que lâEI Ă©tait vaincu, la Turquie a rĂ©agi violemment aux gains domestiques, transfrontaliers et internationaux du mouvement kurde. Les pourparlers de paix ont Ă©chouĂ© au milieu dâun conflit civil amer et renouvelĂ© en Turquie, tandis que les opĂ©rations militaires transfrontaliĂšres contre les rĂ©gions kurdes syriennes ont tuĂ© des centaines de personnes et dĂ©placĂ© des centaines de milliers dâautres. Les rĂȘves des Kurdes syriens de reconnaissance internationale pour leur enclave assiĂ©gĂ©e ont disparu. Pourtant, comme le montre cette histoire rĂ©sumĂ©e, lâhistoire du PKK est celle dâune survie tenace et dâune flexibilitĂ© organisationnelle, adaptant ses tactiques et mĂȘme son idĂ©ologie pour rĂ©pondre Ă des dĂ©fis du genre qui ont Ă©crasĂ© de nombreux autres mouvements rĂ©volutionnaires en devenir. La derniĂšre annonce de dĂ©sarmement fait Ă©galement partie de cette Ă©volution stratĂ©gique continue.
Car Recep Tayyip ErdoÄan a aussi ses propres problĂšmes. L
a Turquie est confrontĂ©e Ă la fois Ă IsraĂ«l et Ă lâIran, plaçant Ankara sur une trajectoire de collision inconfortable avec les deux blocs de pouvoir du Moyen-Orient. Ces tensions ont atteint un point de rupture suite au renversement inattendu en dĂ©cembre 2024 du dictateur syrien Bachar al-Assad par des forces islamistes militantes ayant des liens profonds et croissants avec Ankara. LâIran a Ă©tĂ© le grand perdant alors que la Turquie Ă©tendait son influence en Syrie, tandis quâIsraĂ«l ne tolĂ©rera pas la prĂ©sence de bases militaires turques et dâanciens affiliĂ©s dâal-QaĂŻda prĂšs de sa propre zone dâoccupation croissante dans le sud de la Syrie.
Entre-temps, les affiliĂ©s syriens du PKK continuent de contrĂŽler un tiers du territoire du pays, sa richesse pĂ©troliĂšre et sa plus grande force armĂ©e unique dans les Forces dĂ©mocratiques syriennes (FDS). Les FDS, formĂ©es par les Ătats-Unis et trĂšs efficaces, gardent des dizaines de milliers dâaffiliĂ©s de lâEI au nom de leurs alliĂ©s occidentaux, et les AmĂ©ricains nâont aucun dĂ©sir de voir les islamistes lĂ©gĂšrement moins radicaux qui gouvernent dĂ©sormais Damas prendre le contrĂŽle de ces installations. Si la Turquie et le jihadiste devenu homme dâĂtat Ahmed al-Sharaa de Syrie souhaitent que les puissances occidentales poursuivent leur normalisation rapide du nouveau rĂ©gime, il leur serait conseillĂ© de continuer leur stratĂ©gie actuelle et dâĂ©viter de provoquer un conflit avec les FDS. Au contraire, une forte pression amĂ©ricaine a abouti Ă un accord de paix prĂ©caire entre les FDS et Damas, en tandem avec lâaccord PKK-Ankara. Pour lâinstant, les frappes aĂ©riennes turques contre les rĂ©gions kurdes syriennes ont diminuĂ©.
Les dirigeants kurdes syriens sont donc silencieusement confiants, Ă©mettant des demandes maximalistes visant Ă prĂ©server leur fĂ©dĂ©ration multiethnique dirigĂ©e par les Kurdes et son aile militaire, mĂȘme sâils se prĂ©parent Ă lâĂ©vacuation potentielle de commandants militaires formĂ©s par le PKK de Syrie et sâinquiĂštent dâun futur affrontement indĂ©sirable avec Damas.
Un certain degrĂ© dâautonomie kurde syrienne sera certainement prĂ©servĂ©, bien que la mesure dans laquelle cela ressemblera Ă la vision radicale et dĂ©mocratique directe dâĂcalan soit une autre question.
De lâautre cĂŽtĂ© de la frontiĂšre, il est moins clair ce que le PKK obtiendra de son propre accord avec Ankara â au-delĂ dâune amnistie envisagĂ©e pour la majoritĂ© de ses combattants guĂ©rilleros et dâun transfert vers un pays tiers nominalement sĂ»r pour les commandants supĂ©rieurs.
Une Ă©coute attentive du discours de « dĂ©sarmement » rend clair que le PKK ne dĂ©posera les armes que si ses demandes sont satisfaites, y compris la libĂ©ration dâĂcalan comme premiĂšre Ă©tape non nĂ©gociable. Ankara doit donc franchir la prochaine Ă©tape : une amnistie vĂ©ritablement surveillĂ©e au niveau international serait un bon point de dĂ©part.
Il y a de nombreux obstacles avant une transition pacifique, chacun prĂ©sentant une opportunitĂ© pour le PKK et la Turquie dâabandonner Ă nouveau le processus.
Ankara possĂšde plus de 100 bases militaires profondĂ©ment dans le territoire kurde irakien, des points de passage pour sa guerre contre le PKK. Cette occupation de facto peu connue est liĂ©e Ă la soi-disant « Route du dĂ©veloppement » de la Turquie. Un projet de 17 milliards de dollars, il reliera Bagdad Ă lâEurope via le Kurdistan irakien et la Turquie, offrant une troisiĂšme voie au-delĂ de la mer Rouge bloquĂ©e par les Houthis et dâ
une route alternative proposĂ©e reliant lâInde Ă lâEurope Ă travers les Ămirats arabes unis, lâArabie saoudite et IsraĂ«l, mais contournant inacceptablement la Turquie. Alors que la Turquie cherche Ă sâaligner comme un partenaire rĂ©gional clĂ©, Ankara sera donc rĂ©ticent Ă abandonner son point dâappui irakien au nom dâun accord de paix. Ă ce jour, les frappes aĂ©riennes turques continuent de frapper les positions du PKK dans le Kurdistan irakien.
Entre-temps, les vétérans aguerris du PKK peuvent se demander si leurs sacrifices sont justifiés par les gains kurdes au parlement turc ou en Syrie, et continuer leur lutte sous un autre nom. Fait intéressant, la période de cessez-le-feu de 1999 à 2004 a vu le PKK changer son attention de sa lutte de longue date contre la Turquie pour soutenir ses affiliés kurdes iraniens ciblant le régime iranien tout aussi répressif.
Aujourdâhui, lâĂ©radication par IsraĂ«l de lâ« Axe de la RĂ©sistance » dirigĂ© par lâIran soulĂšve la possibilitĂ© dâune future dĂ©stabilisation dans la RĂ©publique islamique. Le PKK, ou ses organisations successeurs, pourrait bien ĂȘtre entraĂźnĂ© dans un tel conflit futur. Pendant ce temps, IsraĂ«l a fait des avances aux Kurdes syriens, au risque dâaliĂ©ner leurs alliĂ©s arabes et leurs soutiens internationaux.Le Kurdistan peut rester formellement divisĂ© entre la Turquie, lâIran, lâIrak et la Syrie, mais il se trouve Ă un carrefour gĂ©ostratĂ©gique de plus en plus crucial â non seulement entre les blocs de pouvoir en guerre du Moyen-Orient, mais aussi sur les routes dâinfrastructure, de pĂ©trole et mĂȘme dâeau. Ces militants kurdes fatiguĂ©s et aux cheveux gris nâont jamais terminĂ© leurs diplĂŽmes en sciences politiques, mais ils ont appris des leçons prĂ©cieuses au cours de 50 ans de conflit. Alors que le pouvoir de lâĂtat dĂ©cline, la technologie des drones devient moins chĂšre, et les ressources deviennent de plus en plus rares Ă travers le monde,
des groupes armĂ©s non Ă©tatiques astucieux comme le PKK et les Houthis peuvent et joueront un rĂŽle croissant au cours des prochaines dĂ©cennies. Le PKK peut changer de stratĂ©gie encore une fois, mais sa longue lutte est loin dâĂȘtre terminĂ©e.
Par Matt Broomfield, journaliste indépendant, chercheur en doctorat, cofondateur du Rojava Information Center et auteur de Hope Without Hope: Rojava and Revolutionary Commitment (2025).
source : https://kurdistan-au-feminin.fr/2025/05/14/pourquoi-erdogan-ne-peut-pas-ecraser-les-kurdes/#
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