Elles ont franchi les portes dâun commissariat ou dâune gendarmerie pour chercher justice et protection. Au lieu de cela, 57 femmes retrouvĂ©es par Disclose ont Ă©tĂ© victimes de violences sexuelles commises par les fonctionnaires chargĂ©s de recueillir leurs plaintes. RĂ©vĂ©lations, en partenariat avec LâOeil du 20 heures (France 2), sur un scandale ignorĂ© par le ministĂšre de lâintĂ©rieur.
Elles rĂ©clamaient justice et sĂ©curitĂ©. Elles ont trouvĂ© menaces et humiliations. Et pire encore. Ă Rouen (Seine-Maritime), en 2018, un policier fait chanter une femme venue porter plainte pour violences conjugales : une photo de sa poitrine en Ă©change de la promesse dâ«â
un bon magistratâ» pour juger son dossier. «â
Tu nâoublies pas mon cadeau. LOLâ», insiste-t-il par texto.
Ă Villeurbanne (RhĂŽne), Fabien G. met toujours la main sur son arme lorsquâil ordonne Ă des survivantes de violences intrafamiliales de se dĂ©shabiller dans son bureau fermĂ© Ă clĂ©. Il Ă©claire ensuite leur entrejambe Ă la lampe torche : «â
Je suis mĂ©ticuleux dans mon enquĂȘteâ», se justifiera-t-il au tribunal, en janvier 2024, face aux huit femmes qui lâaccusent dâagressions sexuelles.
Dans un commissariat de BĂ©ziers (HĂ©rault), lâacte de police a Ă©galement bon dos. En fĂ©vrier 2021, Kalim B. demande Ă une femme tĂ©moin dans une affaire de viol de se prĂȘter Ă une «â
reconstitutionâ» du crime. Il exige quâelle se mette Ă quatre pattes sur un canapĂ©, quâelle retire son jogging et sa culotte, avant de se masturber devant elle.
Ă peine imaginables, les affaires comme celles-ci sont pourtant nombreuses. Alors que le gouvernement promet que les forces de lâordre «â
sont le premier rempart contre les violences faites aux femmesâ», Disclose, en partenariat avec LâOeil du 20 heures (France 2), a retrouvĂ© 57 femmes qui affirment avoir Ă©tĂ© harcelĂ©es, agressĂ©es ou violĂ©es par des policiers ou des gendarmes Ă la suite dâun dĂ©pĂŽt de plainte. DâaprĂšs notre enquĂȘte, trois victimes sur quatre Ă©taient en situation de grande vulnĂ©rabilitĂ© au moment des faits : rescapĂ©es de fĂ©minicide, rĂ©fugiĂ©es, handicapĂ©e ou adolescentes fugueuses et sans ressources. Parmi elles, 37 femmes Ă©taient confrontĂ©es Ă des violences conjugales.
Ă chaque fois, les agents impliquĂ©s â ils sont au nombre de 18 â ont dĂ©tournĂ© les moyens mis Ă leur disposition par lâĂtat dans le but de commettre des violences sexuelles. Le major dâune petite brigade du Nord de la France, par exemple, rĂ©cupĂ©rait les coordonnĂ©es de ses cibles dans les fichiers internes de sa gendarmerie. Trente ans de service, mariĂ©, pĂšre de trois filles, Olivier P. jouissait de la confiance de ses supĂ©rieurs, qui le voyaient comme un gendarme exemplaire. ParticuliĂšrement investi, il sâemparait volontiers des dossiers de violences intrafamiliales. Et pour cause, ils lui donnaient accĂšs Ă ce quâil convoitait : les numĂ©ros de tĂ©lĂ©phone, adresses postales et e-mails de femmes vulnĂ©rables.
«âSi tu veux, je viens prendre un cafĂ© chez toiâ»
Assise dans le bureau de son avocate, Carole se souvient avec prĂ©cision du premier SMS envoyĂ© par Olivier P, en janvier 2013. Ă lâĂ©poque, cette pĂ©diatre alors ĂągĂ©e de 34 ans subit les coups de son mari depuis de nombreuses annĂ©es, mais cette fois il sâen est pris Ă leur fils. Elle porte plainte. «
âJâĂ©tais terrorisĂ©eâ», murmure-t-elle aujourdâhui, les bras serrĂ©s autour de son torse frĂȘle, comme pour se protĂ©ger des mots quâelle libĂšre doucement. Ă peine est-elle sortie de la gendarmerie, lâencre de sa plainte encore fraĂźche, quâOlivier P. lui Ă©crit. Le fonctionnaire se prĂ©sente «â
comme un ami, qui veut ĂȘtre lĂ pour elleâ». Carole repousse ses avances. Mais pendant des mois, le major insiste : elle est «
âspĂ©cialeâ», il admire son courage, elle mĂ©rite mieux. Et mieux, câest lui. Le 31 mai 2013, il la contacte Ă nouveau, cette fois depuis son adresse e-mail professionnelle : «â
Si tu veux je viens prendre un cafĂ© chez toiâ». Carole finit par cĂ©der Ă celui qui incarne Ă ses yeux «â
la sĂ©curitĂ© et la droitureâ», et aime se faire appeler «â
lâange gardienâ».
PrĂšs de dix ans aprĂšs les premiers Ă©changes, leur rencontre se serait soldĂ©e par un viol dans une forĂȘt, le 1er juin 2023. Six mois plus tard, Carole est contactĂ©e par lâInspection gĂ©nĂ©rale de la gendarmerie nationale (IGGN) et se dĂ©cide Ă porter plainte. LâenquĂȘte rĂ©vĂšle quâentre 2005 et 2024, Olivier P. a fait au moins douze victimes. Il a fini par ĂȘtre condamnĂ© Ă trois ans de prison, dont six mois ferme, en 2024. Les juges ont retenu lâabus dâignorance ou de faiblesse «â
en usant de son statut de gendarme aux fins dâobtenir des relations sexuellesâ», le harcĂšlement moral et le dĂ©tournement de donnĂ©es personnelles. Aucune violence sexuelle nâa Ă©tĂ© reconnue par les magistrats, car les plaignantes ont Ă©tĂ© considĂ©rĂ©es comme consentantes, en dĂ©pit de leur Ă©tat de vulnĂ©rabilitĂ©.
Câest lâune des aberrations soulevĂ©es par lâenquĂȘte de Disclose : malgrĂ© lâĂ©tendue des pouvoirs confiĂ©s aux policiers et gendarmes, aucun texte ne leur interdit explicitement dâentretenir des relations sexuelles avec des personnes rencontrĂ©es dans le cadre de leurs fonctions. Le code de la sĂ©curitĂ© intĂ©rieure impose certes aux agents de se comporter «â
dâune maniĂšre exemplaire, propre Ă inspirer en retour respect et considĂ©rationâ», mais sans plus de dĂ©tail. De maniĂšre gĂ©nĂ©rale, seul le dĂ©tournement des fichiers internes est proscrit par la loi. Ce quâil se passe ensuite ne compte pas. MĂȘme saisi directement par des victimes, le ministĂšre de lâintĂ©rieur refuse de regarder le problĂšme en face.
Lâaffaire de Thierry B. est emblĂ©matique. En septembre 2021, ce commandant divisionnaire, lâun des plus hauts grades dans la police, prend contact par texto avec Taous*, une jeune femme autiste. Il se prĂ©sente comme son «â
humble serviteurâ», Ă©crit quâil veut prendre de ses nouvelles et devenir «â
son repĂšreâ», lui, qui est entrĂ© dans la police pour «â
dĂ©fendre la veuve et lâorphelinâ». Taous, alors ĂągĂ©e de 28 ans, ne connaĂźt pas cet homme. Elle lâa juste croisĂ© au commissariat dâĂpinay-sur-Seine (Seine-Saint-Denis), oĂč elle a portĂ© plainte contre son ex-mari quelques jours plus tĂŽt. «â
Ă mon niveau, je peux tout faireâ», lui Ă©crit-il pour bien faire valoir son grade. AprĂšs plus dâune centaine de SMS envoyĂ©s parfois en pleine nuit, le gradĂ© finit par montrer ses vĂ©ritables intentions : il lui avoue quâil a «â
envie dâelleâ» et lui «â
ordonne de se masturberâ». Taous alerte le supĂ©rieur du commandant divisionnaire, qui lui conseille de sâadresser Ă lâIGPN.
Elle ne sâarrĂȘte pas lĂ : le 14 dĂ©cembre 2021, Taous Ă©crit Ă Ălisabeth Moreno, alors ministre dĂ©lĂ©guĂ©e Ă lâĂ©galitĂ© femmes-hommes, qui transmet le dossier au directeur de cabinet de GĂ©rald Darmanin, place Beauvau. Lequel prend sa plus belle plume pour lui rĂ©pondre quâil ne peut interfĂ©rer, «â
en vertu du principe dâindĂ©pendance des pouvoirsâ». MĂȘme son de cloche chez Ăric Dupond-Moretti, le garde des sceaux de lâĂ©poque. Mais, cette fois, en vertu de «â
lâindĂ©pendance de lâautoritĂ© judiciaireâ».
GĂ©rald Darmanin oublie toutefois un autre principe : celui de lâindĂ©pendance des procĂ©dures pĂ©nales et administratives qui lâautorise Ă sanctionner un fonctionnaire sans attendre la dĂ©cision dâun juge. En clair, le ministre aurait pu suspendre voire rĂ©voquer son homme. Or, il ne lâa pas fait.
Taous a obtenu gain de cause devant la justice en novembre 2022 : Thierry B. a Ă©tĂ© condamnĂ© pour harcĂšlement sexuel, mais il nâa pas Ă©tĂ© rĂ©voquĂ© pour autant. Il a fallu attendre encore quatre mois pour quâil soit suspendu⊠huit semaines, comme le confirme auprĂšs de Disclose et LâOeil du 20 heures le conseiller presse de GĂ©rald Darmanin. Selon nos informations, «â
lâhumble serviteurâ» est toujours en poste : il officie dĂ©sormais au commissariat de Montreuil (Seine-Saint-Denis). InterrogĂ©, le ministĂšre de lâintĂ©rieur ne prĂ©cise pas si le comportement du fonctionnaire fait lâobjet dâune vigilance particuliĂšre. La question est pourtant loin dâĂȘtre anecdotique : Thierry B. avait dĂ©jĂ reçu un avertissement pour des SMS Ă caractĂšre sexuel envoyĂ©s Ă de jeunes recrues.
DâaprĂšs notre enquĂȘte, un tiers des agents ayant agressĂ© des plaignantes ont fait plusieurs victimes avant dâĂȘtre sanctionnĂ©s.
Des affiches et fascicules contre les violences faites aux femmes, dans le commissariat dâAuby (Nord), en mai 2025. Photos : Axelle de RussĂ©Dans lâaffaire de Kalim B., ses supĂ©rieurs avaient dĂ©jĂ Ă©tĂ© alertĂ©s sur son comportement quelques semaines avant la fausse reconstitution de viol â il avait pris en photo les poils pubiens dâune plaignante pour viol. Une commissaire avait alors adressĂ© un signalement au parquet au titre de lâarticle 40. Mais plutĂŽt quâĂȘtre Ă©cartĂ©, le policier est restĂ© sur le terrain, avec pour unique consigne de «â
ne plus se retrouver seul avec des plaignantesâ». Selon Mathieu Montfort, lâavocat de la femme piĂ©gĂ©e dans la prĂ©tendue reconstitution, la hiĂ©rarchie a optĂ© pour une mesure dĂ©risoire : «â
Sâil avait Ă©tĂ© suspendu dĂšs les premiers faits, il ne serait rien arrivĂ© Ă ma clienteâ». Kalim B. a Ă©tĂ© condamnĂ© le 29 avril 2024 pour agression sexuelle Ă trente mois de prison, dont dix ferme. Le policier, qui a fait appel, a bĂ©nĂ©ficiĂ© dâun amĂ©nagement de peine : il nâest jamais allĂ© en dĂ©tention.
MĂȘme impunitĂ© pour Olivier P., «â
lâange gardienâ» du Nord de la France qui a sĂ©vi pendant prĂšs de quinze ans. Dans cette affaire, la hiĂ©rarchie a pourtant admis au cours de lâenquĂȘte lâexistence de cinq lettres anonymes dĂ©nonçant les «â
relationsâ» dâOlivier P. avec des plaignantes. Le fils dâune victime et le mari dâune autre femme agressĂ©e sont mĂȘme venus le menacer en personne Ă la brigade, Ă des moments diffĂ©rents. MalgrĂ© ces signaux rĂ©pĂ©tĂ©s, aucune enquĂȘte nâa Ă©tĂ© ouverte avant septembre 2024. Il aura fallu quâune Ă©lue locale â disposant de relais bien placĂ©s Ă lâĂ©chelle nationale â hausse le ton pour que lâInspection gĂ©nĂ©rale de la gendarmerie nationale (IGGN) se saisisse enfin du dossier.
Lâhomme aurait purgĂ© sa peine, chez lui, sous bracelet Ă©lectronique. Il a rendu son uniforme et pris sa retraite. Carole pourrait dĂ©poser une nouvelle plainte, cette fois pour viol et en se constituant partie civile, mais elle redoute dâĂ©ventuelles reprĂ©sailles de la gendarmerie locale, cette institution quâelle appelle «â
la Grande Muetteâ». Une chose est sĂ»re : elle ne remettra plus jamais les pieds dans un commissariat. Elle se protĂ©gera seule, dĂ©sormais. «â
En achetant un chien, conclut-elle. Un gros chien.â»
Vous ĂȘtes tĂ©moin ou victime de violences sexuelles perpĂ©trĂ©es par un membre des forces de lâordre, vous pouvez nous Ă©crire depuis une boĂźte ProtonMail jusquâau 30 septembre 2025 Ă cette adresse : metoopolice@disclose.ngo
EnquĂȘte : Sarah Benichou, Sophie Boutboul et Leila Miñano
Rédaction en chef : Mathias Destal et Ariane Lavrilleux
Ădition : Ălodie Emery
Illustration de Une : Caroline Varon
source : https://disclose.ngo/fr/article/metoopolice-des-dizaines-de-femmes-agressees-par-les-agents-charges-de-recueillir-leur-plainte
Quand des policiers et gendarmes agressent les femmes venues porter plainte
vidéo france2 "l'oeil du 20h" :
source vidéo : https://www.franceinfo.fr/societe/harcelement-sexuel/enquete-france-2-quand-des-policiers-et-gendarmes-agressent-les-femmes-venues-porter-plainte_7319802.html#
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