Alexis Poulin a fait de l’« antisystème » un sas de respectabilité pour l’extrême droite. De Soral à Poussard, de TVL à Tocsin, il banalise ses figures, relaie ses récits et transforme racistes, antisémites et réactionnaires en « dissidents » persécutés : enquête sur une mécanique médiatique où le vieux monde se donne des airs modernes.Depuis une dizaine d’années, Alexis Poulin a solidement installé sa petite entreprise médiatique dans l’écosystème de l’extrême droite. Après un passage éclair au Média en 2018 et quelques apparitions sur Arte, France 24 ou CNews, il devient présentateur sur TVL – webtélé d’extrême droite issue des réseaux identitaires et frontistes – et chroniqueur chez Tocsin, Radio Courtoisie et Russia Today. Avant de monnayer de l’« antisystème » dans la fachosphère, le fondateur du Monde Moderne, webmédia très présent sur YouTube, évoluait pourtant dans un tout autre monde. Professionnel de la communication et du marketing, directeur d’Euractiv France, il écrivait encore en 2014 dans la lettre du MEDEF pour vanter le lobbying européen et son autorégulation. Formé à Sciences Po Grenoble, Poulin suit alors un parcours modèle de communicant de la Startup Nation : en 2017, chez EIT Digital, il participe notamment à l’organisation du « Startup Nations Summit ». Le Monde Moderne existe déjà depuis 2016, et Poulin commence à se fabriquer au Média une nouvelle identité de journaliste critique du « système » parallèlement à faire carrière dans la Startup Nation. Le vrai basculement se joue à l’automne 2018 : il quitte Le Média, bénéficiant désormais d’une aura de gauche, son activité chez EIT Digital s’achève et les Gilets jaunes lui fournissent le terrain idéal pour durcir un discours désormais centré sur les « élites » et l’« oligarchie », sur le terrain idéologique de l’extrême droite.
À Allex, dans la Drôme, Alexis Poulin prépare la première édition du festival du Monde Moderne. En présentant le programme, sur sa chaîne YouTube du même nom, il plaisante sur l’idée que la préfecture puisse empêcher la tenue du festival et embraye sur l’un de ses chevaux de bataille : le manque supposé de liberté d’expression dans une France qu’il décrit comme une « dictature ». À l’appui, il cite le cas d’un meeting-spectacle de Dieudonné récemment annulé, sans rappeler pourquoi : la répétition systématique de propos antisémites et racistes, « constitutifs d’atteinte à la dignité de la personne humaine ». Poulin enchaîne aussitôt : « La liberté d’expression… Vous connaissez tous Alain Soral », avant de requalifier le propagandiste antisémite, parti à Moscou pour échapper à la justice, en « réfugié » politique « systématiquement sujet à de la taule en France ».
Alexis Poulin ne présente pas Soral et Dieudonné à partir de leur idéologie, de leurs activités ou de leurs multiples condamnations pour provocation à la haine raciale, mais sous les traits d’hommes libres, persécutés pour leurs opinions. Leur racisme, leur antisémitisme, la violence de leurs propos à l’encontre des personnes minorisées et des femmes sont mis sous le tapis. Poulin ne les défend pas explicitement sur le fond, mais il contribue à fabriquer autour d’eux un imaginaire de dissidents, « censurés par le système ».[...]
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